jeudi 4 juin 2020

Log book # 76




«  Au seuil de notre jeunesse, les jeux sont faits, rien ne va plus ; peut-être sont-ils faits depuis l’enfance : telle inclination, enfouie dans notre chair avant qu’elle ne fût née, a grandi comme nous, s’est combiné avec la pureté de notre adolescence, et, lorsque nous avons atteint l’âge d’homme, a fleuri brusquement sa monstrueuse fleur. »

Le Désert de l’amour, François Mauriac

Chacun dit toujours que la vie est une scène de théâtre, mais la plupart des gens ne vivent pas obsédés par les ‘représentations’ d’autrui et par leurs propres rôles, du moins pas de la même façon que moi.
Dès la fin de mon enfance, j’étais déjà convaincue qu’il en était ainsi et que j’avais un rôle à jouer, bon gré mal gré et malgré moi, sur cette scène universelle, et qu’il valait mieux m’abstenir de révéler mon véritable moi et agir, en toute circonstance, en m’acclimatant à ce que les autres attendaient de moi.
Et comme cette intime conviction s’accompagnait d’un total manque d’expérience des choses de la vie et d'une connaissance du monde et de moi-même absolument lacunaire, assorti d’une grande ingénuité voire même naïveté, j’étais pratiquement certaine que je devais arborer divers masques adaptés aux différents personnages que je devais faire monter sur scène.
Je m’imaginais qu’en me camouflant de la sorte, jamais on ne me cernerait vraiment et que je ne pouvais qu’en sortir bénéficiée.
J’avais aussi en tête, inexplicablement ou pas, une fois que j’étais tout le temps malade, l’idée que je mourrais jeune, mais au cours du temps, cette prévision optimiste se révéla totalement fausse et cette chimère de libération non avenue me causa de cruelles déceptions.
Ma « connaissance de soi » était nulle, comme je l'ai déjà dit. 
En réalité, je ne parvenais à jouer aucun rôle précis et je ne parvenais jamais totalement à dissimuler mes vrais sentiments et émotions. J’apparaissais la plupart du temps, aux yeux des autres, comme un être balbutiant, gauche et ridicule.
L’école de la vie a fini par m’instruire et m’a permis de récupérer quelque retard, mais je dois avouer que jusqu’à il y a peu de temps, je continuais à ne rien comprendre à rien, même si j’ai longtemps bluffé, en assurant avec force et froideur que j’avais finalement tout compris, juste pour me tirer d’affaire et cacher toute l’extension de ma faiblesse de caractère.
Depuis toujours j’ai eu une inclinaison à l’introspection et à l’analyse de soi, que les autres filles et garçons de mon âge ne semblaient pas connaître. 
J’ai alors commis l’erreur de me croire plus mûre qu’eux et je me suis ainsi leurrée, pendant très longtemps.
Les autres n’éprouvant pas, comme moi, le besoin de s’auto-analyser et de se comprendre eux-mêmes, finissaient par agir de façon naturelle et spontanée, alors que moi, je m’étais imparti l’obligation de jouer des rôles, ce qui exigeait toujours beaucoup d’efforts de discernement et d’attention de ma part. Ils réussissaient donc avec facilité là où j'échouais avec fracas et splendeur.
J’en devenais aberrante. Je n’avais en fait aucune maturité d’esprit, tout ceci n’était qu’enfantillage. Quelques années plus tard, après avoir pris la mesure de mon inadéquation, je finis par ressentir un vrai malaise, une constante et hasardeuse incertitude, et pour couronner le tout, j’étais extrêmement timide.
J’étais en proie à un perpétuel vertige qui avait des effets pernicieux et nocifs sur ma fragile santé mentale.
Cette inquiétude en moi, cette gêne profonde, en toute circonstance, était précisément celle dont parle Stefan Zweig lorsqu’il dit que « ce que nous appelons le mal est l’instabilité inhérente à toute l’humanité, qui entraîne l’homme hors et au-delà de lui-même vers un insondable quelque chose, exactement comme si la Nature avait légué à nos âmes, une part indéracinable d’instabilité puisée dans les réserves de l’ancien chaos. 
Le legs d’inquiétude produit une tension et tente de se résoudre en éléments super-humains et super-sensoriels ».
Devant cette découverte, très vite, j’ai développé un sentiment hautain et malveillant de supériorité par rapport à autrui. Ce sentiment de supériorité se transforme souvent en vanité ; une sorte d’ivresse de me croire juchée sur un échelon au-dessus du reste de l’humanité.
« Je suis plus avancée que les autres ». C’était une pensée récurrente et enivrante au possible, mais je voulais dégriser ma conscience et je tombais alors dans une extrême modestie. 
« Non. Je suis un être humain comme tout le monde ». 
Mais, bien-entendu, au fond de moi-même, je n’en croyais pas un traître mot. 
J’étais, en vérité, hypnotisée par moi-même et je vivais de façon irrationnelle, fausse et stupide.
J’étais aussi très crédule car je me croyais faussement très perspicace.
Quelle grossière erreur ! Et comme il est facile de se tromper soi-même.
Il arriva un moment où je dus, d’une manière ou d’une autre, tant bien que mal, me lancer dans la vie. Ma somme de connaissances était, en tout et pour tout, composée, presque uniquement, des nombreux romans que j’avais lus et d’une brûlante curiosité envers tous les domaines du savoir. 
J’avais du mal à suivre le conformisme d’une société grégaire, conservatrice et hypocrite. 
La vie m’apparaissait comme quelque chose d’extrêmement volatile et je ne savais plus où m’ancrer en tant qu’individu.
Je jouais la comédie, en interprétant le rôle de la jeune fille sans histoires, mais tout à l’intérieur de moi bouillonnait sans répit. 
Mon voyage dans la vraie vie me tardait. 
J’attendais avec impatience le jour du départ, les lendemains remplis de promesses, le lâcher des amarres. Je visionnais cette aventure, en projetant l’image mentale de la personne que je deviendrais un jour dans le monde et je m'alimentais du bonheur qui m’attendait. Je prenais un plaisir enfantin à vivre par anticipation cette existence.
Ma destinée serait grandiose !
Comme je ris, aujourd’hui, sous cape, de cette facilité que j’avais de me leurrer et de me livrer corps et âme à toute sorte de fantaisies, tout au long de mon existence…

mercredi 3 juin 2020



I have not stopped thinking about you,
I’d love to tell you.
I would like to write to you and say that I would go back,
that I miss you
and I think of you.
But I do not look for you.
I do not write you, even hello.
I do not know how you are.
And I miss knowing it.
You have plans?
Did you smile today?
What did you dream?
do you go out?
Where are you going?
Do you have dreams?
Have you eaten?
I’d like to be able to look for you.
But I don't have the force.
and neither do you.
And now we wait in vain.
And we think about each other.
remember me.
remember that I think of you,
That you do not know but I live you every day,
That I write about you.
but remember that looking and thinking are two different things.
And I think you
But I’m not looking for you.

Charles Bukowski

Log book # 75




« La beauté est une chose terrible et effrayante. Terrible parce qu’insaisissable et incompréhensible, car Dieu a peuplé ce monde d’énigmes et de mystères. La beauté !  Ce sont les rivages de l’infini qui se rapprochent et se confondent, ce sont les contraires qui s’unissent dans la paix. Je ne suis guère instruit , frère, mais j’ai beaucoup médité là-dessus. Que de mystères en ce monde ! L’âme humaine est opprimée de vivre parmi tant d’énigmes indéchiffrables : « Résous-les comme tu peux et arrange-toi pour en sortir indemne ! » La beauté… ce que je ne puis souffrir est de voir des hommes d’esprit supérieur et de cœur élevé, adorer d’abord l’idéal de la Madone, pour sombrer ensuite dans celui de Sodome et Gomorrhe. Mais il est encore plus affreux d’être voué à Sodome et Gomorrhe sans pouvoir renier l’idéal de la Madone et de le sentir brûler dans son cœur, brûler sincèrement, comme jadis, dans les années sans péché de la jeunesse. L’âme humaine est vaste, trop vaste, je l’aurais diminuée volontiers. Le diable sait ce qui se cache dans tout cela, après tout ! Y-a-t-il une beauté en Sodome ? Crois-le, la beauté n’existe, pour l’immense majorité des hommes, que dans le péché et la perdition. Connaissais-tu ce mystère, oui ou non ? Le plus terrible dans la beauté n’est pas d’être effrayante, mais d’être mystérieuse.  En elle, Dieu lutte avec le diable, et le champ de bataille se trouve dans le cœur de l’homme. Si j’en parle tant, c’est parce que j’en souffre. Écoute-moi maintenant, j’en arrive aux faits. »

Les frères Karamazov, Dostoïevski

Pendant de nombreuses années, j’ai soutenu que je pouvais me rappeler de tous les événements importants de mon existence dans leur moindre détail.
J’ai aujourd’hui perdu cette belle assurance. Je doute totalement de la véracité de tous les souvenirs qui me reviennent et je ne parviens plus à les distinguer de mes rêves.
Ma mémoire commence à glisser sur la pente avec une rapidité vertigineuse. Tout se mélangera bientôt dans mon esprit de façon fantasque et extravagante.
Je suis prise récemment de fortes névralgies crâniennes, de façon presque chronique, qui me travaillent les nerfs sans répit. Je vis périlleusement au bord d’une nouvelle mauvaise crise de dépression et régulièrement je m’efforce de repousser l’échéance de la maladie et de la déchéance de mon cerveau.
Les journées s’écoulent imperceptiblement, dans une immobilité parfaite, voisine de la mort. J’essaye de me remémorer mon plus ancien souvenir, avec une intensité extraordinaire, mais l’exercice est vain. Tout se brouille, aucune image ne me vient. Je dois probablement commencer au plus vite à renoncer à moi-même avec indifférence, sans émotions, sans chagrin. Je pressens un chagrin bien plus grand à l’avenir, une exclusion encore plus rigoureuse. Je dois m’y préparer.
Enfant, je passais déjà de longs et ennuyeux après-midi à lire et à rêvasser. Je ne puis m’empêcher de tracer le parallélisme entre cette époque de ma vie et ma situation présente.
Dès l’enfance, j’écrivais aussi, dans la clandestinité, confinée dans ma chambre, comme je le fais maintenant, avec ce curieux livre, qui n’en est pas un, constitué de lambeaux disparates de récits épars, des textes plus ou moins fictionnés, des petits poèmes en prose ou des lettres à mes amis imaginaires et réels.
La période de l’enfance est comme une scène de théâtre sur laquelle s’enchevêtrent le temps et l’espace. Souvent, j’écrivais à propos des nouvelles que j’apprenais par les journaux télévisés ou les commentaires des adultes au sujet d’événements ou de faits divers survenus dans différents pays, ou les crises dépressives de ma mère ou les querelles entre mes parents, les difficultés de ma vie, mais aussi les événements imaginaires que je vivais avec mes amis des contes de fées et autres lectures dont je m’abreuvais copieusement.
J’aimais particulièrement les pièces de théâtre et je me souviens qu’à dix ou onze ans, je me suis improvisée metteur en scène et avec mes amis de l’école, j’ai improvisé une petite saynète théâtrale et nous avons même produit un décor et des costumes et après quelques répétitions, nous avons joué pour quelques camarades de la rue, cette petite scène, avec grande satisfaction. Enfant, j’avais aussi une peur anormale de la mort. Le soir, dans mon lit, dans l’obscurité de la chambre, mon imagination débordante me jouait de vilains tours et des vagues de peur déferlaient dans ma poitrine, lorsque je visionnais toute sorte d’ombres menaçantes, cachées derrière les meubles ou les portes et qui venaient pour me tuer. J’enfouissais alors ma tête sous les couvertures et ne parvenait à m’endormir que bien des heures plus tard. Je souffrais d’énurésie nocturne, ce qui me conduisait presque au désespoir.
J’avais également une santé fragile et il m’était souvent interdit d’aller jouer dehors avec mes cousins. Je passais alors des journées entières, très attristée, seule à la maison, à regarder par la fenêtre ou à regarder la télé ou bien à lire un livre.
Je jouissais alors d’une totale liberté, mes parents étant absents, à leur travail toute la journée et ma petite sœur laissée aux soins d’une assistante maternelle. Cependant, j’étais incapable de prendre grand plaisir à la liberté qui m’était accordée.
À cette époque, et jusqu’à bien longtemps après, j’avais peur de rester seule, j’en ressentais un violent sentiment d’abandon.
Ah ! les années d’enfance…
Mon souvenir se heurte désormais brutalement à un événement qui jaillit du fond de mon esprit et qui est le symbole de cette époque de mes premières années de vie.
Ma mère tomba enceinte, ce que j’avais toujours voulu car je désirais avoir un petit frère. On décida alors de me confier aux soins de ma grand-mère maternelle et d’une sœur de ma mère et de me scolariser dans un pays, où j’étais née, mais où je ne vivais plus depuis mes deux ans. Pendant toute l’année scolaire, je ne vis plus mes parents, ni ma petite sœur qui était née entretemps. Personne ne se souciait vraiment de moi. J’étais de nouveau livrée à moi-même et je devenais une sorte de sauvageonne doublée d’un garçon manqué. J’exerçais des sévices corporels sur les petites filles de l’école. Je me comportais très mal, faisais les quatre cents coups avec tous les garçons du quartier et je proférais des tas de jurons que j’entendais à gauche, à droite et dont je ne faisais pas la moindre idée de leur sens.
Bien sûr, à l’époque aucun intérêt particulier n’était porté sur moi. J’étais une petite peste tout juste tolérée et personne ne se pencha à aucun moment sur ce qui pouvait justifier de tels comportements déviants. Qui aurait pu le faire ?
Cette année-là, survint une révolution, dans le pays de ma naissance et où j’avais été laissée à l’abandon et mes parents durent revoir leur projet de s’y réinstaller. Je repartis donc avec eux à la fin des vacances d’été et je connus enfin ma petite sœur qui avait déjà presque un an.
Je devins un peu jalouse de toutes les attentions qui lui étaient profusément réservées et dont j’étais absolument privée.
Je continuais à vivre ma vie de sauvageonne indomptable, surtout lorsque je jouais ou luttais avec mon cousin Paul qui avait tout juste un an de plus que moi. Nous en fîmes voir de toutes les couleurs à nos parents et je fus souvent punie, grondée et même battue à cause de tous les méfaits qu’il entreprenait avec ma complicité et de toutes les vilaines actions que nous planifiions ensemble. Je me souviens qu’un jour, il nous convainquit à moi et à mes cousines, d’aller sur le bord de la route jeter des cailloux sur les voitures qui passaient. Ça tourna rapidement au vinaigre, un des conducteurs victime de nos exactions sortit de son véhicule et alla trouver nos parents, à l’intérieur de la propriété horticole dans laquelle nous vivions, et ces derniers ne tardèrent pas à débouler et à nous mettre la râclée de notre vie.
Je me dois cependant de préciser que les jeux barbares qu’il me proposait à tout bout de champ étaient incomparablement plus excitants, par comparaison aux insipides activités avec dînettes et poupées que ma cousine Christine me proposait elle aussi et qui m’ennuyaient somme toute à en mourir.
J’ai très vite été éloignée de l’influence de l’un comme de l’autre, pour le reste de mon existence, mes parents ayant décidé de déménager.
Je devins alors très sage et obéissante. Une vraie petite fille modèle puis une jeune fille docile et rangée au possible, très studieuse et appliquée à l’école, puis au collège, puis au lycée.
J’étais aussi devenue maladivement timide et timorée et je vivais retranchée dans ma chambre, le nez plongé dans mes lectures diverses.
Ma santé s’étant quelque peu améliorée, j’étais au moment de la puberté moins chétive et je commençais à me découvrir un goût spécial pour la course, malgré mes bronches fragiles et mes constants problèmes respiratoires. Les événements les plus marquants de mon adolescence étaient ces mini marathons, qu’on appelait du cross-country, auxquels je participais. Je garde un souvenir assez curieux de ces courses que j’avais parfois du mal à terminer mais où, bizarrement, j’arrivais toujours en cinquième position. J’étais persistante malgré les difficultés bien visibles que mes problèmes respiratoires me causaient. Puis mes parents n’ont plus souhaité que j’y participe ou bien c’est moi qui me suis désintéressée platement de la course, ou bien les deux,  et j’ai fini par abandonner définitivement cette activité sportive.
Je me souviens encore des tempêtes de neige qui tombaient, en hiver, sur notre village et de devoir donner la main à ma petite sœur sur le chemin de l’école. J’ai souvenir aussi des chutes violentes que je faisais parfois sur les trottoirs verglacés et des violentes batailles de boules de neige sur le parvis de l’église.
Les souvenirs d’enfance peuplent décidément notre esprit de fantasmagories nébuleuses et splendides.  Les fêtes de fin d’année et d’attribution des prix me reviennent aussi dans la foulée. Ainsi que ma longue hospitalisation. Puis, les départs en vacances et les réunions familiales avec mes grands-parents encore en vie et la famille qui vivait ou était entretemps rentré au pays.
Tout un bric à brac de souvenirs disloqués, basculants et dérisoires. J’ai le cœur qui bat la chamade, rien qu’en pensant à tous ces moments révolus à tout jamais.
L’impression que je garde de cette époque de ma vie est d’une grande solitude et d’un vide qui s’accouplaient à un sentiment permanent d’abandon et à un étrange chagrin qui n'en finissait pas.
Je sentais profondément l’abîme qui me séparait de tout mon entourage et j’éprouvais un besoin indéfini de commencer à vivre ma vraie vie.
Le temps était venu où il me fallait prendre le départ et m’avancer vers une autre destinée. Il arriva un moment où je pris la décision de changer de pays et je quittai ma famille pour venir étudier à l’Université de C.
Je fis donc naturellement aussi l’option de changer de nationalité, d’identité et de langue.





Wilhelmina Barns-Graham

mardi 2 juin 2020

Log book # 74




«  Je te demande un peu d’attention. Vois : afin de mieux te livrer à la Mort, faire qu’elle t’habite avec la plus rigoureuse exactitude, il faudra te garder en parfaite santé. Le moindre malaise te restituerait à notre vie. Surveille ta santé. »

Le funambule, Jean Genet

Debussy était un musicien poète. « Les musiciens qui ne comprennent rien aux vers, ne devraient pas mettre en musique ».
Alors que vais-je mettre en musique aujourd’hui ?
Je pourrais commencer par écrire qu’aujourd’hui je me sens légèrement mieux, moins fatiguée et plus réactive.
Dehors, le soleil est au beau fixe. Cela contribue certainement à mon humeur. Mais tout ceci est faux.
Je commencerai donc autrement. Comme il est évident, je ne peux pas me plaindre d’être malheureuse, car je ne manque de rien. Du point de vue matériel, s’entend.
Je mange à ma faim. J’ai un lit où me coucher et un toit au-dessus de ma tête. Je suis du bon côté de l’échelle sociale, à un bon endroit de la planète, en n’y regardant pas de trop près.
Il est vrai que je devrais me réjouir et être reconnaissante à l’Univers de ces simples dons. Mais voilà, je suis par nature très exigeante avec la vie et rien ne me semble jamais être assez. Tout prend un goût profond d’imperfection et d’insuffisance.

Tout devient vieux, usé,
plus rien ne me distrait ou m’intéresse vraiment. 
Je perds la mémoire de tout.
Je ne mets plus rien en musique.
Le Silence règne en maître.
Le spleen me gagne.
Je ne sais plus quand je pourrais
récupérer le goût et la mémoire des choses
et respirer à pleins poumons.



The Old Barn by Gundula Walz

lundi 1 juin 2020

Log book # 73




À mon âge, on est revenu de tout. Ou presque. Ma mère l’a encore exprimé, au téléphone, ce matin : « Tu as déjà eu tellement d’épisodes misérables dans ta vie… pourquoi devoir encore affronter cette épreuve supplémentaire ?! » s’indigne-t ’elle.
Question spéculativement métaphysique. L’humanité tout entière est soumise à rude épreuve, ma très chère mère.
Mais quand on pense qu’on a tout vu et tout enduré et que plus rien ne nous fait sourciller… on allume son poste de télévision et on tombe sur le choc émotionnel le plus violent qui soit. Le visionnement de la mort en direct, ou plutôt d’un homicide en direct.
Dans un article du Los Angeles Times du 30/05/2020, un journaliste, spécialiste du sport et de la culture, arrêté plusieurs fois « parce qu’on le prenait pour un autre », écrit que la mort de George Floyd, aux mains de la Police, est un traumatisme de plus.
«  Je ne me sentais vraiment pas bien ce mardi [26 mai]. Tout mon corps était tendu, mon estomac noué et le mal de tête que j’essayais de chasser ne voulait pas partir. En général, j’ai tendance à me blinder, mais ce jour-là, j’ai décidé d’accepter pleinement ce que je ressentais.
Pour certains, la vidéo de la mort de George Floyd, arrêté par quatre policiers de Minneapolis est un choc terrible. Mais pas pour moi. J’ai peut-être tendance à me cacher derrière une carapace, mais je suis toujours sur mes gardes. J’ai appris très tôt que je ne pouvais pas me payer le luxe de ne pas l’être. Je n’avais que 12 ans, lorsqu’un policier a mis son arme sur ma nuque tandis qu’il plaquait son genou sur mon dos. Je devais aller acheter un litre de lait, je suis rentré chez moi traumatisé. Lorsque le policier m’a menotté, il a dit que je ressemblais à un type qui avait commis un cambriolage.
Même situation dix ans plus tard : j’étais un journaliste professionnel tout juste sorti de l’école, quand j’ai été arrêté dans ma voiture et menotté. Le policier m’a demandé ce que je faisais dans le quartier. Quand je lui ai dit que j’y habitais, il a refusé de croire que j’en avais les moyens. Autre épisode : cette fois, j’ai la trentaine et je viens d’emménager avec celui qui va devenir mon mari, dans sa banlieue très blanche du Michigan. Une fois de plus, je suis arrêté par la police au volant et menotté. Avec un autre policier qui me prend pour un autre.
Il y a six ans : j’ai désormais plus de 40 ans et je suis envoyé par la chaîne de télévision CNN pour couvrir les émeutes de Ferguson, dans la banlieue de Saint-Louis, dans le Missouri. Là encore, je suis arrêté parce que je ressemble prétendument à un autre. Et ce n’est qu’un résumé du nombre de fois où j’ai été interpelé parce que j’étais noir et que, forcément, je ressemblais à quelqu’un d’autre.
Donc oui, la plupart du temps, je me protège en restant indifférent. C’est une question de survie.
C’est pourquoi je comprends très bien le besoin de ne pas regarder les derniers instants de George Floyd capturés par la caméra. L’empathie que suscitent ces images ouvre un gouffre en nous et supprime tous les garde-fous qui empêchent les souvenirs et les émotions refoulés de remonter à la surface. L’empathie laisse votre âme à vif. Il est difficile de survivre dans ce monde avec un cœur blessé et vulnérable.
Mardi, cependant, je me suis autorisé à ressentir pleinement ces émotions parce qu’il ne faut pas toujours se contenter de survivre. Pas si vous voulez vivre.
La souffrance est certes inconfortable, mais c’est aussi le signe d’un malaise plus profond. Lorsque vous êtes protégé par une carapace, il est plus facile de se persuader que la situation n’est pas si terrible.
Pour ceux d’entre vous qui en ont assez de lire des articles sur le racisme, croyez-moi, j’en ai assez de devoir écrire sur le sujet. J’en ai assez de voir notre humanité se vider lentement de sa substance, à la suite de micro-agressions qui lacèrent notre inconscient collectif. […]
Pour ceux qui en ont assez de lire des histoires de racisme, dites-vous que de mon côté, j’en ai assez de voir des personnes noires ou à la peau trop foncée se faire tuer à cause du racisme. Certains blancs sont plus contrariés par ceux qui manifestent contre le racisme que par le racisme lui-même. Et c’est épuisant.
Fermer les yeux, c’est croire que ce qui est arrivé à Floyd, à Cooper et à Ahmad Arbery (qui a été poursuivi et tué par deux hommes blancs alors qu’il faisait son jogging) sont des incidents isolés sans lien entre eux. Accepter la réalité, c’est comprendre qu’ils sont tous liés et que ces drames donnent raison à l’écrivain James Baldwin qui disait : « Être un Noir dans ce pays et être relativement conscient, c’est avoir la rage au ventre la plupart du temps ».
Parfois, vous voulez juste pouvoir être au volant de votre voiture et ne pas transpirer en apercevant une voiture de police… »
La colère provoquée par la mort de George Floyd s’est à nouveau violemment exprimée samedi, dans les rues des grandes villes américaines entraînant des dizaines de couvre-feux à travers le pays et un déploiement massif des forces de l’ordre.
« Les manifestants sont retournés en masse, dans les rues du pays, samedi, s’entassant devant la mairie de San Francisco, bloquant une autoroute à Miami ou essayant de renverser une statue à Philadelphie», écrit le New York Times. Les protestations ont essaimé dans une « trentaine de villes », ajoute le quotidien, le 31/05/2020.
À travers le pays, « des voitures de police ont été incendiées, des autoroutes bloquées, des vitrines brisées et les autorités ont sorti les gaz lacrymogènes et même des balles en caoutchouc », témoigne le Washington Post. « De nombreux gouverneurs ont déployé la Garde Nationale et des couvre-feux ont été imposés dans plusieurs grandes villes », parmi lesquelles Atlanta, Los Angeles, Denver, Philadelphie, Miami ou Chicago.
« Ne sortez pas de chez vous, ne rendez pas les choses plus difficiles » a déclaré, dans la journée, le gouverneur du Minnesota, Tim Walz, rapporte USA Today. Il a tenu à faire la différence entre les protestataires pacifiques et les « extrémistes » mais a prévenu que tous les manifestants, quels qu’ils soient, devaient respecter le couvre-feu, sous peine de représailles.
Les actes ont suivi les paroles, écrit le Star Tribune, le quotidien de Minneapolis. Après une journée d’actions majoritairement pacifiques, certains manifestants ont bravé le couvre-feu et ont immédiatement été chargés par les forces de l’ordre.
« La situation est passée de pacifique à tendue, puis de tendue à conflictuelle dans plusieurs quartiers de Minneapolis », écrit le quotidien. « L’intention était clairement de disperser les gens, conformément au message délivré plus tôt par le gouverneur. »
De nombreuses autres villes ont vu des manifestations dégénérer au fil de la journée. À Miami, où des manifestants avaient bloqué une autoroute, « la situation est devenue chaotique, dans la soirée, aggravée par un spectacle de feux d’artifice tonitruant pour rendre hommage au personnel soignant de la ville, engagé dans la lutte contre le coronavirus » rapporte le Miami Herald.
À Los Angeles, le maire Eric Garcetti a condamné des pillages et des échauffourées entre manifestants et forces de l’ordre et appelé la population à défiler pacifiquement dans les prochains jours, quand le calme sera revenu, selon le Los Angeles Times.
Il a aussi déploré les conséquences des violences sur la lutte contre le covid-19, alors que de nombreux manifestants ne respectent pas les règles de distanciation et ne portent pas de masque. « Au lieu de nous concentrer sur le déconfinement, Los Angeles a été forcée de fermer l’ensemble de ses sites de dépistage » a-t-il dit, alors que les « autorités sanitaires craignent que des ‘super-propagateurs’ ne se trouvent parmi les manifestants et anéantissent les progrès de la ville dans la lutte contre le virus. »
Donald Trump, qui a passé sa journée entre Washington et la Floride – où il a assisté au lancement réussi de la fusée de SpaceX – a appelé les gouverneurs et maires à la fermeté, selon CBS News. Pour lui, les violences « déshonorent la mémoire de George Floyd et sont le fait d’émeutiers, pillards et anarchistes. »
« À six mois de l’élection présidentielle, et face aux violences les plus graves depuis le début de son mandat, Donald Trump s’accroche à son manuel de survie politique, consistant à exacerber les différences » observe El País.
« Loin de calmer le jeu, le président des EUA a désigné ‘l’extrême gauche’ comme la responsable des violences, attaqué les autorités démocrates de l’État du Minnesota – origine du conflit – et défié les manifestants les plus agressifs », précise le quotidien espagnol.
De fait, les tweets du week-end de Donald Trump étaient tout sauf des appels au calme, observe The Guardian. Samedi soir, il écrivait que « les chiens les plus méchants et les armes les plus inquiétantes » étaient prêts à être utilisés contre les manifestants massés devant la Maison-Blanche.
Dimanche après-midi, c’est le maire démocrate de Minneapolis et l’extrême gauche qui étaient pris pour cible : « Félicitations à notre Garde Nationale pour leur excellent travail dès leur arrivée à Minneapolis, la nuit dernière. Les anarchistes emmenés par l’antifa (mouvance radicale antifasciste), entre autres, ont été rapidement dispersés. Cela aurait dû être fait par le maire la première nuit et il n’y aurait pas eu de problème ! ».
Il ne s’en est pas tenu là. Attribuant les violences à la seule extrême gauche, il a affirmé, toujours sur Twitter, que les EUA allaient désigner l’antifa comme une « organisation terroriste ». Pour The Hill, cette annonce suscite la perplexité, une fois qu’il n’y a « actuellement aucune loi sur le terrorisme national » et que « le gouvernement fédéral n’a pas la compétence » pour désigner comme terroriste un groupe basé à l’intérieur des EUA.
L’Amérique de Trump est devenue un « baril de poudre ».
Une position qui résume bien le sentiment face à la position présidentielle, est celle de la maire d’Atlanta, qui demande simplement à Donald Trump « d’arrêter de parler ». « Quand il parle, c’est pire. Il y a des fois où il faudrait juste se taire », a-t-elle déclaré à CNN.

Source : Le Courrier International