dimanche 26 avril 2020

Log book # 40




Qui est Christine ?
C’est une femme qui a la cinquantaine. Divorcée depuis des années. Mère de deux garçons jumeaux.
Elle a eu, autrefois, un mari avec qui elle s’entend encore bien. Ils n’ont pas eu d’enfants quand ils étaient en couple, mais il a eu lui aussi, avec son actuelle compagne, ironie du destin, deux petites filles jumelles, qui ont maintenant dix ans.
Puis, il y a le père de ses enfants, de qui elle est tombée éperdument amoureuse, à la suite de son divorce, avec qui elle s’est aussi mise en couple, mais cette relation a elle aussi très vite explosé.
Il faut dire que Christine a un caractère très difficile et un tempérament rageur et colérique. Elle n’est pas taillée pour des relations à la guimauve.  
La vie de couple, la vie à deux, et toutes les compromissions que cela présuppose, ce n’est pas sa tasse thé et c’est bien là, la raison pour laquelle, elle a choisi de n’avoir que des relations intermittentes. 
Elle est indéniablement douée pour les amours extra-conjugaux, sans attaches, sans liens d’aucune sorte. Peut-être bien est-ce parce qu’elle aime l’audace et les défis insurmontables. Ça exige d’elle des trésors d’ingéniosité, et de l’ingéniosité, elle en est abondamment pourvue.
Certainement, les rendez-vous d’amour en plein air lui manquent, mais elle trouve somme toute son compte dans cette relation secrète, qu’elle entretient, depuis quelques années déjà, loin de tous les regards indiscrets et importuns.
Et pourtant, il lui arrive encore parfois, au bout de tout ce temps, de souffrir d’une certaine gêne, qu’elle n’avait jamais connue auparavant, avec ses autres partenaires.  Il lui arrive d’avoir du mal à trouver les mots qu’il faut en sa présence et elle a une certaine réserve érotique, envers lui, comme si elle voulait éviter, le plus longtemps possible, le dégoût que ne manquerait pas de lui inspirer les instructions et les précautions triviales dont l’amour physique ne peut, malheureusement, se passer, et ce même si elle se sait irraisonnablement amoureuse de cet homme.
Le plus souvent, il lui parle d’une voix froide et passablement méprisante. Elle se sent fortement humiliée et a envie d’en pleurer ou bien, il la laisse sans nouvelles, des semaines durant, tout en sachant pertinemment que cela la met totalement en rogne et peut même la pousser jusqu’à une rage folle et une colère irréfléchie.
Elle se tourmente alors, des jours durant et souffre du spectacle de sa propre misère redécouverte.
Contre cette misère, elle ne réclame que de l’amour, le regard magique de l’amour. Ce désir d’absolu d’amour n’est en réalité, chez elle, qu’un désir d’identité absolue, mais dès que cette illusion de l’identité absolue est brisée, l’amour devient une source permanente de grand tourment. Elle le sait, elle en fait les frais à chaque moment. 
Mais plus on avance en âge, plus on acquiert une profonde expérience de notre commune imperfection humaine et on se met ainsi à l’abri des chocs émotionnels les plus violents, et le spectacle de notre misère d’amour, propre à l’âge de l’inexpérience et de la jeunesse, devient une chose plutôt banale et sans intérêt aucun.
À notre tourment amoureux succède alors un désir de vengeance dont le but est d’obtenir que le partenaire se sente pareillement misérable.
Christine était passée maître en la matière et était devenue une experte mondiale du chantage émotionnel, ayant appris avec les meilleurs et ayant bien retenu la leçon.
Elle le faisait souvent souffrir pour qu’ils se sentent égaux et persévèrent ainsi dans leur amour. Comme la vengeance ne peut jamais totalement révéler son véritable motif, conscient ou inconscient, elle devait chaque fois invoquer de fausses raisons.
Elle usait donc d’une pathétique hypocrisie et elle s’attendait toujours à ce qu’il se décidât à la quitter pour de bon, mais ils finissaient, à chaque fois, par se sparadraper et panser leurs plaies, tant bien que mal.
Christine l’adore et il le sait.
Depuis le premier jour, elle le divinise et se soumet à tous ses caprices, à tous ses désirs les plus fous et insensés, parfois sans objection aucune, alors qu’elle a une personnalité indépendante, forte et critique dans tous les autres domaines de son existence. 
Elle l’admire si profondément qu’elle s’oublie, et lui parfois s’irrite de son excessive soumission et devient, par moments, agressif et corrosif, presque sadique, transformant son émotion en déconvenue.
Souvent, il ne sait pas se conduire et cela la peine au plus profond de son âme. Elle y entrevoit une certaine forme de mysoginie qui lui déplaît plus que tout et elle n’hésite pas à le lui dire, avec maints reproches, mais elle finit toujours par perdre pied et n’est, à la fin, plus du tout sûre de ses jugements. Il finit par retourner la situation en son propre bénéfice, comme un fin stratège de la ruse, et remporte la partie en un tour de main.
Elle le comprend, néanmoins, comme personne d’autre, et le comprendre, c’est se confondre et s’identifier à lui. C’est ça le mystère et la poésie de cette union.
Elle se consume en lui, dans l’idée qu’elle a de lui, elle brûle en lui. Ce lien clandestin l’émeut encore de façon invraisemblable, passées toutes ces années.
Elle a encore envie de hurler de joie, lors de leurs étreintes silencieuses.  Elle déborde encore d’un immense enthousiasme, lors de leurs retrouvailles. Leur liaison est comme une longue pellicule cinématographique projetant un film captivant plein de trouble, d'attente, d'explosion, de douleur, d'émotion et de haine tourmentée. C'est quelque chose de bien singulier.
Ils parlent le langage du souffle et du toucher abolissant la pesanteur des mots. Ils perdent l'usage de la parole dès que leurs corps nus s'étreignent. Ils flambent tous deux de la même flamme, dans un silence obstiné. Elle n'a jamais vraiment réussi à s'expliquer ce mutisme. C'était peut-être parce qu'en dehors de leurs relations amoureuses, il ne leur restait rien d'autre qu'un néant, un vide gigantesque.
Il lui semble toujours aussi irréel, insaisissable et lointain. C’est là que réside son profond mystère qui lui suscite une attirance, sans cesse, renouvelée.

Que reste-t ’il de cette histoire ? Qu’en restera-t ’il dans quelques années ?
Très probablement, un long poème façonné par la main d’une graphomane, tout à fait incorrigible.

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