dimanche 19 avril 2020

samedi 18 avril 2020

Log book # 32



«Gran trabajo dio hacer comprender que no existe esa especie de patio interior dentro de nosotros. Lo que existe es que era extraordinariamente cómodo el imaginar una especie de receptáculo en el que se iban depositando imágenes y recuerdos.
¡Cómo! ¿No somos entonces como una vasija que contiene un líquido precioso? No. Entonces, cuando tememos haber perdido un recuerdo, ¿dónde buscarlo?
Pues volviendo la mirada hacia el pasado, hacia donde estaba, hacia donde está. Sí, está allí, fuera de nosotros, tal como estaba, tal como estará siempre.
Allí está aquella mirada tranquila y alegre, allí suena aquella voz con sus inflexiones tan proprias. Todo eso es tan absolutamente real como estos trazos, que están también volviéndose pasado a medida que se fijan en el papel. No necesitan otro mundo ni un mundo interior. Reales, firmísimos. No un fantasma invisible, no una huella borrosa en la memoria.»

Circe María,  Destrucciones en Transparencias, 1986, Antología Poética



Les pensées noires, les idées mauvaises, les tentations, les manies, les obsessions, les peurs, les soupçons, toute une armada de malfrats silencieux qui vient nous assaillir, de temps à autre, pour nous damner.
Notre esprit est leur forteresse à conquérir, leur royaume et leur rêve. C’est là qu’ils se bousculent au portillon.
Ils sont derrière nous, ils suivent nos pas, sournoisement, puis, le moment venu, si telle est leur envie, ils entrent en nous, sans crier gare, à notre insu, en catimini, par les oreilles, par le nez, par la bouche, par les yeux et on ne les soupçonne même pas.
En quelques minutes, nous voilà pris d’assaut, désarmés, dépiautés, anéantis et envoyés au cachot, conquis sans quartiers. Nous devenons leurs malheureux, misérables, piteux prisonniers!
Ils sont tel un minuscule nuage de moucherons microscopiques, pas plus grands qu’une tête d’épingle, et continuent de tourbillonner, autour de nous, comme si nous étions des fruits pourris.
Ils nous pénètrent impunément, quand et comme il leur plaît.
Ils nous enlèvent la paix, le désir de travailler, l’appétit. Ils nous réduisent, abjectement, à l’état de chiffes molles.
Nous avons, par moments, l’illusion que nous sommes tranquilles, sereins, presque parfaitement heureux, totalement maîtres de la situation, les timoniers d’une existence, on ne peut plus paisible, et voilà qu’ils rappliquent, de nouveau avec plus de vigueur, et ne nous laissent pas de répit.
Les voilà dans notre tête, une fois de plus, et le tourment déboule comme une cascade tumultueuse.
Nous respirons avec peine, les yeux rivés au plafond fissuré et couvert de taches d’humidité, sans parvenir à nous endormir.
Notre cage thoracique ressemble à une boite en fer, où résonne le bruit métallique d’un bourdon, enfermé depuis des heures, zigzagant hébété, jusqu’à ce qu’épuisement et mort par asphyxie s’ensuivent.

Quel étrange Enfer!

vendredi 17 avril 2020


Susanne Ussing, Dans la serre,1980

Log book # 31




« Je prétends qu’il faut prendre garde aux premiers contacts d’un problème avec notre esprit . Il faut prendre garde aux premiers mots qui prononcent une question dans notre esprit. Une question nouvelle est d’abord à l’état d’enfance en nous, elle balbutie : elle ne trouve que des termes étrangers, tout chargés de valeurs d’associations accidentelles, elle est obligée de les emprunter. Mais par-là, elle altère insensiblement notre véritable besoin. »

 Poésie et pensée abstraite, Paul Valéry

Les mots qui circulent désormais dans notre espace public, médiatique, politique sont des modes de représentation de nous-mêmes et du monde dans lequel nous vivons.
Ceux qui émergent de la crise sanitaire actuelle ne sont pas usuels, ne font pas forcément partie du langage courant et nous les avons en quelque sorte redécouverts.
"Confinement", par exemple, est un terme du langage judiciaire, un vieux mot des prisons. Il resprésente, selon la sémiologue Mariette Darrigrand, "un mélange absolu entre l'hypermodernité - car c'est une crise de l'hypermodernité, de l'hypermondialisation - mais aussi l'archaïsme de nos consciences, de nos peurs, du sentiment de la finitude. Cette crise fait s'affronter Eros et Thanatos au sens anthropologique du terme."
Ce mot ancien contient aussi un autre mot, plus poétique, selon elle, peu usité mais magnifique, le mot "confins". Les confins, c'est ce qui va vers la "finis terrae", la terre la plus lointaine, le but à atteindre lors du voyage d'exploration, avant qu'on ne sache que la Terre est ronde."
Par ailleurs, le mot "finis", en latin, contient aussi, plus abstraitement, la notion de finalité.
"Cette crise nous enlève la perception de l'horizon - pas de confins - et nous oblige à nous poser la question des finalités de nos vies.
À quoi bon certaines consommations, certains voyages, certaines pratiques?
Dans "confinement", il y a le contraire: la belle posésie de l'horizon, des confins et la finalité de nos vies très consuméristes.

Puis, il y a le mot "guerre" qui nous emporte, d'emblée, dans le grandiose du langage épique, l'épopée. "Il n'y a pas d'épopée sans guerre et de guerre sans épopée. Si l'on poursuit l'analogie, nous étions dans un film intimiste, avec certes des difficultés, mais des difficultés domestiques assez classiques et tout d'un coup, nous devons sortir de la domesticité pour aller vers l'épopée actuelle, une épopée mondiale. La guerre inpose des qualités que nous devons démontrer, de l'exceptionnalité, car nous vivons un moment historique."
Si l'on dépasse la controverse générée par ce vocable, on constate que le mot guerre a un champ sémantique et de nombreux mots s'y rattachent comme "héroïsme, combat, première ligne".
L'héroïsme des soignants qui sont au front, mais aussi implicitement l'héroïsme de chacun, parce que rester coupé du monde et de ses habitudes, c'est également héroïque.
"L'image de guerre renvoie à une image de choc (...). Le choc des corps, le contact violent des corps, cet impact physique que nous vivons symboliquement. Cette violence amène tout un champ sémantique qui dit le contact, le contact dangereux. Par ailleurs, selon un deuxième mécanisme de connotation, les mots n'amenant pas seulement du sens, mais aussi un niveau de langage, le mot guerre va convoquer les qualités dont l'être humain doit être capable quand il sort de sa zone de confort et de l'habitude".

D'autres "images universelles" s'invitent également dans la crise actuelle, notamment, une expression qui commence à agacer fortement les gens:" Prenez soin de vous!"
Dans cette crise, dit la sémiologue, la fonction phatique, la fonction qui est le contact, autrement dit se toucher avec les mots quand on ne se voit pas, juste se parler :" Ça va, t'es où?" etc... devient  absolument fondamentale. Et, dans cette exacerbation du langage-contact, certaines formules sonnent comme de petits gestes. "Prenez soin de vous" devient récurrent, presque systématique et cette récurrence peut agacer, car elle prend une connotation un peu "guimauve". Quand vous revoyez revenir toujours la même formule, elle ne correspond plus à votre émotion propre."

Quant au terme "soignants". Il est très intéressant, dit M. Darrigrand, de voir que l'on a retenu ce terme et non pas le terme "personnel médical" ou "professionnels de la santé".
Soigner véhicule de l'affectif, fait référence au corps dans sa nudité, dans sa première nécessité. Il nous ramène donc à cette animalité. Il est aussi plus démocratique. Il n'y a plus de hiérarchie dans l'hôpital, tout le monde devient soignant. "Tous, sur un pied d'égalité frontale. Ils sont au front et ils se posent tous sous l'angle du soignant, tous avec les mêmes habits professionnels.(...) C'est aussi un terme très actif, l'action en train de se faire, 24 h sur 24."

Le mot "fragile". Apparu, dès le début des années 2000, dans le champ politique. "Au lieu de parler de quelqu'un qui avait des problèmes sociaux, d'une personne socialement en difficulté ou comme disent certains sociologues les couches populaires (...). Il est revenu en force au début de cette crise sanitaire. Les fragiles. Les plus fragiles, une hiérarchie de fragiles, les personnes de plus de 75 ans, les personnes handicapées: différents critères s'imposent sur un plan médical même si ce virus nous fragilise tous."

Le mot "télétravail". Une pratique très minoritaire, qui s'est entretemps beaucoup développée, qui suscite beaucoup de réactions intéressantes et que nous allons conserver dans nos habitudes professionnelles, peut-être de manière plus dosée car très efficace et bonne pour l'environnement?

Coronavirus. Covid-19. Faut-il employer le nom commun ou le nom propre? Employer l'un plutôt que l'autre a-t'il une signification?
"Il y a plus de science, de précision dans Covid-19. On sait que coronavirus est une espèce et que Covid-19 est un membre de l'espèce. Coronavirus est presque trop joli, comme un nom de fleur. Covid-19 apparait plus angoissant, plus personnalisé. Il s'agit désormais "du" virus devenu notre souci permanent. Le nom propre en fait plutôt un horrible composant de notre propre corps, une forme d'incarnation qui reste plus biologique, plus scientifique.
Pour la première fois peut-être, la biologie négative s'incarne avec cette majuscule. Cette crise nous montre bien que ce corps dont nous nous occupons beaucoup dans la société actuelle, ce corps au centre de nombre de consommations, possède une dimension biologique infinitésimale que nous ne pouvons même pas nous représenter et qui malgré tout nous gouverne."

À propos de ces mots et des concepts utilisés, par les commentateurs et les analystes du monde entier, j’avoue que bien que n’étant pas linguiste, au sens strict du terme, c’est un sujet qui me passionne et qui mérite encore que je m’y attarde.
Ce que nous vivons aujourd’hui correspond bien à une « question nouvelle » et cette situation nous mène à aller puiser dans notre langue une qualification qui passe par des mots et des concepts – qui, dans quelques mois, seront chargés de l’histoire de notre vécu - tels que « Great Lockdown », par exemple, qui a déjà sa traduction préférée : « Grand Confinement » au lieu de « Grande Paralysie » ou « Grande Interruption ».
Mais comment qualifier véritablement la nature de ce que nous vivons ? Est-ce une « tragédie » au sens classique du terme ? Sommes-nous face à des « héros » tragiques, en la personne des soignants ? Vivons-nous un « état de catastrophe irréversible » ? Les soignants luttent-ils contre « l’ordre des choses au-delà de ce qui est possible dans le réel » ?
Il faut probablement éviter d’élever ce qui nous arrive à la hauteur du « mythe », procéder à ce que Paul Valéry appelait le « nettoyage de la situation verbale ».
En effet, dans la catastrophe actuelle, les choses sont ouvertes et les hommes peuvent agir sur le futur. Les virus ont toujours existé et une solution scientifique - un vaccin - finira par apparaître.
En revanche, ce qui serait réellement tragique, c’est qu’après cette période de confinement, les systèmes politiques résistent au changement et tout reprenne juste comme avant. Ce serait un tragique de la raison politique. Cela voudrait dire que notre société est complètement bloquée, que malgré la volonté de réformer, la structure hiérarchique est inébranlable et ne permet aucunement d’agir.
Également tragique serait de concevoir une communauté fondée sur la « distanciation sociale » et le repli individualiste et protectionniste outrancier.

« En toute question, je regarde le langage » poursuit Paul Valéry dans Poésie et pensée abstraite. « Tel mot qui est parfaitement clair quand vous l’employez dans le langage courant devient magiquement embarrassant, introduit une résistance étrange aussitôt que vous le retirez de la circulation pour l’examiner à part. »

jeudi 16 avril 2020

Cindy Ji Hye Kim

Log book # 30




L'horoscope de Rob Brezsny



Semaine du 16 au 22 avril 2020Pendant trois jours, mets le moindre de tes faits et gestes au service de ton plus noble idéal.

Verseau
20 JANVIER – 18 FÉVRIER
“Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y.” proclamait Jacques Prévert, parodiant avec un sarcasme iconoclaste la prière chrétienne. Farouchement athée, le poète n’éprouvait nul besoin d’en appeler aux bons offices d’une quelconque figure divine paternelle pour régler sa vie et son destin. Je le comprends d’autant mieux que, personnellement, j’aurais plutôt un faible pour les déesses. Mais en ce moment, Verseau, même si tu es allergique à l’idée d’invoquer quelque puissance divine, je ne saurais trop te recommander de rechercher dans ton panthéon laïque de généreuses influences masculines, susceptibles d’imprimer un élan à ta vie intérieure.


J’espère que ce sera une belle journée aujourd’hui. 
Par les fentes des volets, j’aperçois une lumière qui doit être celle du soleil. Il a plu toute la semaine dernière et cette semaine n’aura connu que d’éparses éclaircies. Il nous faut du beau temps pour ne pas moisir entre quatre murs, en plus de mourir d’ennui.
Qui suis-je aujourd’hui ? Écrivaine ? Peintre ? Sculptrice de mots ? Quelque chose du genre. Quelque chose d’approximatif. Je suis moi. Une femme qui n’est pas en bonne santé, sur le point d’entamer une journée identique à celle d’hier et à celle de demain.
Je me sors de mon sommeil léthargique et j’étire le bras droit, puis le gauche, puis les deux en même temps. Je n’ai plus aucune préoccupation, plus aucune responsabilité, plus d’urgence à aller au travail. Je n’ai même plus de travail. Une certaine mélancolie m’envahit à cette idée. L’étau se resserre autour de moi.
Que de belles choses se produisaient avant dans le monde. Des satellites artificiels étaient lancés dans le vide. Nos sonnettes retentissaient pour que les releveurs de compteurs de gaz, d’électricité et d’eau, les facteurs avec des lettres recommandées puissent faire leur entrée et porter leurs affaires par le monde. Plus aucune sonnette ne retentit dans cette immeuble bunker. Cette pensée m’effleure et m’attriste.
En allant dans la salle de bains, je remarque au plafond une tache d’humidité. Il faudra que j’engage un peintre, quand nous serons déconfinés. Aurais-je encore de quoi payer sa note ?
Je me regarde dans le miroir, au-dessus du lavabo et je me rends compte que mon nez, mon front et ma lèvre supérieure sont de plus en plus préoccupés.
Le téléphone retentit de façon stridente et terrible à cet instant. Je réponds. Ma mère me fait le récit déroutant de sa longue journée d’hier.  Je l’écoute d’une oreille plus que distraite. Son désarroi est parfois audible , bien qu’elle cherche à me le cacher.
Pendant ce temps-là, la pluie se remet à tomber drue sur les dalles du jardin. Il s’agit bien là d’un complot sournois !
Le monde ressemble désormais à un grand pénitencier. Ces jours d’expiation deviennent, avec les trombes d’eau diluviennes qui s’abattent sur nos têtes, encore plus sombres et emplis d’amertume. 
Un véritable tourment pour nos âmes, qui ne savent toujours pas quand elles auront permission de sortie. Il n’est pas exclu, en effet, que le confinement se prolonge jusqu’à l’été, du moins pour les personnes les plus vulnérables.
Il est difficile de maintenir son calme dans de pareilles circonstances. Nous vivons des temps véritablement ahurissants ! L’épreuve est difficile et l’inquiétude nous mine au plus profond de notre être. Les conséquences psychologiques d’un tel vécu sont encore difficilement traçables.
Pour certains, les projets se bousculent et des idées désespérées pour l’avenir s’enchevêtrent de façon presque neurasthénique ; alors que d’autres se vautrent dans une apathie et une léthargie quasi complètes. 
D’aucuns veulent parler de tout et aussi de ce malheur, des heures durant, au téléphone ; d’autres se cloîtrent dans un mutisme absolu et n’échangent plus aucune confidence réciproque sur ce qui est devenu le sujet principal de conversation de nos malheureuses communautés, ni sur aucun autre thème.
Sur les réseaux sociaux, des sketchs et des textes drolatiques foisonnent au même titre que les cartoons des auteurs humoristiques plus connus.
Comment surmonter cette épreuve sans sombrer dans une espèce de folie collective ? À mesure que les jours passent, ça devient une entreprise presque désespérée.
Pour ma part, je m’impose au quotidien un terrible effort d’emprise sur moi-même ; un auto-contrôle qui parfois m’échappe des mains et donne lieu à des accès de rage incontrôlée, qui se révèlent autant de soupapes rédhibitoires et catarctiques d'évacuation, afin de laisser échapper par moments la vapeur accumulée.  
Puis, j’ai mon passage secret et mon ascenseur de passe muraille. Ça n’est, somme toute, pas négligeable. Je m’évade de ma cellule, autant que je le désire. 
Le jardin d’Eden de mon enfance est le plus souvent mon décor préféré, mais il m’arrive d’aller sur une plage du Caribe, au coucher du soleil.
Il faut à tout prix que mon esprit continue d’être libre.




Photo by Masato Saito