lundi 4 mai 2020

Log book # 47




Cette nuit, elle avait distinctement entendu les craquements du silence.
En ce premier lundi de mai, elle allait enfin sortir dehors, à pied. Elle secouerait son antique effroi et elle tâcherait de ne pas être lâche.
Puis, elle retournerait à ses solitaires activités. Elle avait décidé de devenir une romancière. Elle jouait là ses débuts d’écrivain et il fallait bien qu’elle s’exerce. Elle avait donc décidé de commencer par écrire dans des cahiers tout ce qui lui passait par la tête sur elle-même et sur les autres, en leur changeant les noms.
Elle s’était assigné d’écrire, chaque jour, au moins dix pages. Quand elle ne savait plus quelle tournure donner à une phrase ou si l’idée se perdait et devenait confuse, elle adopterait le style télégraphique. Elle introduirait aussi des notes to self (Phrase bancale. À revoir)
Il lui faudra répertorier des souvenirs, des détails importants, des histoires familiales.
Sur ces entrefaites, il lui fallait maintenant s’habiller pour sa sortie dans le monde. Qui était peut-être devenu une jungle sauvage.

dimanche 3 mai 2020


Yasmine Seale, Erasures from the ‘Thousand and One Nights’, Istanbul, 2020

Log book # 46




Ma mère a de beaux yeux verts, alors que moi, mes yeux me viennent de mon père.
Je suis née dans un pays pierreux et désertique, balayé par la neige, en hiver, et une chaleur africaine, en été, un vrai Sahara, chauffé à blanc.
Dans l’utérus de ma mère, encore en gestation, je reçus pas mal de messages chiffrés, dont la traduction terrestre était atroce et ce que je porte en moi – après avoir survécu à plusieurs tentatives d’assassinat - de congénital, était déjà imprimé dans ce code hideusement fabuleux.
Au long de mon existence, j’ai vécu plusieurs solitudes extrêmes et j’ai sombré dans de longues périodes d’amnésie, mais aucune ne peut égaler ces deux mois passés, dans l’isolement quasi absolu.
J’ai perdu à cause de ce grand confinement, non seulement, mon travail, qui est mon unique source de subsistance, mais aussi le fil de ma vie.
Je chute désormais, à tout instant, dans le vice morbide du sommeil, à la recherche de l’oubli. Mes yeux sont perpétuellement enflés et mes assoupissements m’apportent, invariablement, des rêves délirants, futiles et sombres.
La nausée est constante quel que soit l’aliment choisi, ainsi que le goût d’acier corrosif dans ma bouche.
Je vis chichement, puisant dans mes économies, n’ayant plus de revenus assurés et le futur, quand j’y pense, m’apparaît comme une ligne de chemin de fer aux rails tordus ; au bout de laquelle il n’existe nulle promesse, ni espérance.
La tentation du voyage, un peu évanouie, m’envahit, de nouveau puissamment, malgré mon écroulement et la faiblesse de mes moyens financiers… peut-être pourrais-je encore faire un dernier voyage. Je dois réfléchir à la destination.
Certains professent que, par une loi organique qui nous est propre, dès le début, avec notre vie, nous choisissons notre façon de mourir. Nous le portons, écrit, indélébile, jusqu’à l’intérieur de chacune de nos cellules.
Le cancre et le confinement ont provoqué un tsunami dans ma vie et le délabrement de mon système nerveux est désormais perceptible.
Je vis comme une « forme » hébétée et je n’aspire plus qu’à sombrer dans un sommeil magique qui me suspende en vol ou parvienne à me dissoudre.
Je sens remonter, inexorablement, jusque sous ma peau, depuis les bas-fonds de mes névroses, la sensation d’une indifférence universelle à ma destinée.
Il me vient à l’esprit l’idée fantasque d’une faculté excentrique : si seulement je pouvais changer de peau comme un serpent, me dépouiller, petit à petit, de ce corps vétuste et meurtri et réincorporer un corps sain et bien portant.
Mais ce ne sont là que des tentatives absurdes et ridicules d’évasion. Les tentatives répétées pour sortir de ma vieille peau se résumeraient très vite à des contorsions grotesques.
De l’extérieur aussi, je n’attends rien d’autre que de l’indifférence et je ne veux rien d’autre.
Je suis même plutôt gré à mes semblables de cette indifférence, qui me permet de continuer à exister comme une ombre insensible.
La cloche de l’église a sonné les heures sans que je m’avise de compter les coups.
Il me vient une envie soudaine d’aller à Valence manger une vraie Paëlla ! Voilà la destination de mon prochain voyage. Mais mieux vaut ne pas bâtir trop de châteaux en Espagne, il me faudrait des semelles de vent pour arriver à cette ville.
La nuit vient de finir.
Une nouvelle journée de pénitence et d’ennui insensé commence.
Les yeux me brûlent.
J’éteins la lampe de chevet et je me lève pour remonter les stores vénitiens.
Un oiseau frétillant vient de se coller à la fenêtre de ma chambre.
La Nature foisonne de vie !
Cela m’enchante et j’en exulte secrètement, à chaque instant.
Je me dépouille, finalement, pour un rare moment, de ma carcasse, alors que j’accompagne le vol de l’oiseau.
Mes yeux fixent, inertes, le paysage verdoyant qu’encadre la fenêtre.
Je m’évade.
J’échappe à la claustration de ma chambre de malade, de mon espace intérieur étriqué.
La journée s’annonce chaude et ensoleillée.
Je prévois de lire un livre et je renoue, en même temps, avec cette phase de ma vie, qui commença avec la découverte des livres et dura jusqu’à l’Université et encore un peu après, jusqu’au moment où elle cessa presque.
Le vertige du sortilège de la lecture me reprend de plus belle et je repense à la promesse d’aventures et à l’envie démente d’évasion et de surprise qui, jadis me venait des pages des bouquins neufs, que mes parents rechignaient à me payer et pour lesquels j’ai appris à lutter infailliblement.
Je plonge dans Il Cimitero di Praga, de Umberto Eco.

Bonne journée.

samedi 2 mai 2020


Log book # 45




L’existence s’écoule désormais avec une lenteur inusitée. 
Rien ne sert de se hâter, la sagesse réside dans l’apprentissage de la lenteur.
Le mutisme aussi. Il est devenu assourdissant. Il ressemble étrangement au silence qui règne dans les forêts primitives.
La pluie n’a pas cessé de tomber depuis des jours ! Mais le soleil pointe son nez de nouveau. La température va grimper. Voilà, on en arrive à penser qu'une conversation sur le temps est ce qui fera la différence dans nos vies.
Avant, je n’étais satisfaite de rien. Chaque joie m’en faisait désirer une autre. Aujourd’hui, je suis lassée de tout.
J’ai déjà aussi cru en l’amitié, je sais maintenant que ce n’est pas si simple. L’amitié est dure à obtenir et il faut y faire face, elle ne sert pas à grand-chose. Vos amis ne vous téléphonent pas, tous les soirs, pour savoir si c’est ce soir-là que vous avez décidé de vous suicider. Non, ils vous téléphonent le soir où vous n’êtes pas seule et où la vie vous semble belle.
Certains amis vous pousseraient même au suicide, tellement ils sont inconvenants et importuns.
Quant à ceux qui doivent nous aimer, c’est encore une autre chanson !
Ceux-là ont toujours le mot qu’il faut ou plutôt la balle qu’il faut. Ils tirent à bout portant. Ils visent le cœur. Et ils visent juste ! Ça ne rate jamais !
Aimons-nous assez la vie pour continuer à la vivre ou nous ennuyons-nous à mort, en attendant que quelque chose arrive ?
Ça fait aujourd’hui 50 jours que je vis cloîtrée dans mon trois pièces, avec mes deux chats.
Je me suis encore éveillée au beau milieu de la nuit et j’ai l’impression très nette que je me suis avalée et que je m’observe de l’intérieur. Je vieillis et je me recouvre d’une couche de silence, de jour en jour plus épaisse.
Je suis épuisée autant physiquement que mentalement. Je suis parvenue au bout de mes forces, comme un objet cassé, une chose disloquée qu’on ne peut plus sauver, jonchée sur le sol, abandonnée.
Le printemps resplendit avec une vigueur renouvelée. 
Il fait néanmoins frais dehors et la nuit est noire. 
J’entends la mer de mon balcon.



vendredi 1 mai 2020

DESOLATION










Log book # 44




Au beau milieu de la nuit, la « forme » émerge, invariablement, telle une insomniaque chronique.
Elle va prendre une douche. Elle aperçoit son reflet dans la buée du miroir de la salle de bains et elle se sourit. 
Son corps ressemble maintenant à une épave fendue en deux, échouée sur la rive, fustigée par les rouleaux de l’océan.
Ensuite, elle s’étend sur le lit, durant des heures, enveloppée dans une serviette éponge. 
Une langueur bienfaisante s’empare de son corps et la berce malgré une détresse diffuse qui lui brouille l’âme. Ella a dans la bouche un goût métallique corrosif .
Combien de jours encore devra-t ’elle rester confinée ? 
Cela fera exactement cinquante jours demain qu’elle tourne en rond, comme un fauve en cage.
Elle se lève, soudain, et prend les tempes à deux mains. Sa tête résonne, assourdie par le bruit du sang dans ses veines. 
Elle a du mal à maintenir l’équilibre et finit par trébucher et se vautrer sur le tapis.
Elle reste là immobile pendant des heures, jusqu’à ce qu’elle commence à trembler de froid. 
Elle se relève et se remet sur pied. 
Elle parvient à aller jusqu’à la cuisine où elle mange un fruit. 
Elle a probablement souffert d’une chute de tension. 
Il faut surtout qu’elle garde son sang-froid.
Depuis des jours et des semaines, le désœuvrement la tue à petit feu.
La réalité court à son rythme lent, s’effiloche et lui échappe des mains.
Elle est devenue la femme invisible, privée d’identité. Une « forme » difforme et décolorée. Elle est très amaigrie, osseuse, le visage couvert de rides, les yeux rivés de plomb. 
Une apparition cauchemardesque !
Elle ne reçoit plus aucun signe de l’extérieur – on l’abandonnait. On avait fini par l’oublier. Personne ne venait plus. La clef était restée sur la porte.
Son regard était désormais amenuisé par l’insomnie. Des cauchemars l’agitaient.  Elle se murait dans l’amertume.
Elle s’allongeait sur le lit et convoquait des visages et des voix qui survivaient dans sa mémoire. 
Un trop plein d’émotions commençaient à l’envahir, comme une marée puissante et la soûlaient presque.
Ce confinement avait eu raison de ses forces. 
Elle vivait comme un proscrit en sursis.
Seule, elle était pourtant plus libre qu’elle ne l’avait jamais été, même si un chemin noir s’ouvrait devant elle comme un tunnel.
Le silence l’agaçait. 
C’était un silence épais qui l’éveillait au milieu de la nuit. 
Un silence habité par le son des ténèbres.
Il lui venait à chaque fois un désir d’errance. 
Elle aspirait à une seule chose, un oubli purificateur !
Une tristesse indicible la prenait à la gorge. 
Il lui fallait partir.