jeudi 11 juin 2020


Susanne Van Hulst

mercredi 10 juin 2020

Log book # 81




Les souvenirs de l’enfance qui demeurent sont comme un petit durillon que je peux sentir à tout moment.
J’en conserve quelques impressions visuelles, mais j’en ai surtout plus ou moins oublié la plupart, reléguées à l’arrière-plan de ma mémoire et ne souhaitant guère en sortir.
Je me souviens qu’il m’arrivait, assez régulièrement, d’inventer des histoires de maladies imaginaires afin d’échapper à une nouvelle journée d’école.
Ma mère se laissait aisément persuader que mon rhume ou mon mal d’estomac intempestifs étaient réels et graves et me conseillait de garder la chambre. Je trainais derrière moi tout un historique de maladies chroniques qui avaient fini par plaider en ma faveur et me servaient finalement à quelque chose d’utile.
Enfant, j’étais petite et chétive, plutôt centrée sur moi-même, perdue dans mes rêves éveillés, mais j’avais de bonnes notes et je m’ennuyais mortellement à l’école.
Ces expériences de l’enfance laissent bien entendu des traces indélébiles. Elles ne sont aucunement imaginaires et la peur de l’abandon, la peur du noir, la peur du grand méchant loup, tout cela était bel et bien réel.
Ce qui me revient à l’esprit, aujourd’hui, et qui s’est profondément gravé en moi est un sentiment d’isolement ; l’expérience traumatisante de se sentir différente – une outsider.
Ce sentiment, je le ressens toujours.
Je ne fais, aujourd’hui encore, partie d’aucun groupe, d’aucun ensemble. J’ai une tendance irrationnelle, pétrie d’effroi et de rage antique, à fuir tout regroupement d’humains.
Bien au contraire, les livres me sont toujours apparus comme des « êtres vivants » autrement plus dignes d’intérêt. Mes rencontres avec chaque nouvel auteur ont toujours changé quelque chose dans ma vie, dans mon rapport au monde.
Dans certains moments où j’étais en proie à la perplexité, alors que j’étais à la recherche de quelque réponse, toujours un livre se présentait à moi et me parlait comme un ami.
À cet âge-là aussi, le temps nous paraît inépuisable. Nous nous investissons à corps perdu dans nos rêves et nos espoirs, puis, un jour, nous nous réveillons et nous observons attristés, toutes les photos de notre enfance et de notre jeunesse passées. Et nous découvrons que le Temps est sans pitié. Il passe désormais de plus en plus vite et s’ingénie à tout démolir.
La vie ne s’est pas présentée comme nous l’avions projetée. Toutes les chances nous ont été dérobées, l’une après l’autre.
Je suis maintenant une vieille dame aux cheveux blancs et bientôt on me dira, lors d’une photo de famille : « Souris, grand-mère ! »


Ibrahim Hussein

mardi 9 juin 2020

Log book # 80




«  Il y a en moi, une jeune fille qui refuse de mourir. »
Tove Ditlevsen

Il m’en coûte actuellement beaucoup d’être un simple être humain.
Ma déchéance physique s’accentuant, je ne me regarde presque plus dans la glace et lorsque cela m’arrive encore, je vois l’envers de moi-même et j’en ressens une profonde tristesse, proche du désarroi.
Je ne me sens même plus une femme. Bien sûr, je passe sous le silence la plupart de mes émotions, car les dévoiler serait douloureusement au-dessus de mes forces.
Ma réalité, depuis la fin de l’année passée, est faite de beaucoup de choses, mais surtout d’attente. Attente des résultats des examens prescrits, attente d’un diagnostic définitif, attente de traitements, attente d’une intervention, attente d’une convalescence, attente d’une rémission. Et comme si cette attente n’était pas assez lourde déjà, attente de la fin de cette maudite pandémie.
Confinée chez moi, depuis trois mois maintenant, je scrute souvent la nuit de ma fenêtre, avant de fermer les volets – et je ne peux qu’admettre rageusement que l’attente s’éternise.
J’essaye de me donner un sentiment de sécurité et de bien-être, et parfois j’y parviens pour quelques instants, le reste du temps, je vis dans les limbes, telle une âme en peine, comme un pâle fantôme.
Quand j’étais enfant, j’avais une peur irraisonnée du noir. Les recoins obscurs de ma chambre étaient autant de menaces à mon intégrité physique.
J’étais terrifiée, chaque soir, par le danger de m’endormir et d’être attaquée par une chose cachée, dans les ténèbres de la nuit.
J’avais aussi très peur d’être laissée seule. La solitude était déjà là, bien enracinée à l’intérieur de moi.
Je me sentais, en permanence, exclue de quelque chose de vital quand j’étais livrée à moi-même – un avant-goût du sentiment de délaissement qui ne m’a jamais laissé respirer profondément. Le sens de l’abandon - un échec complet qui aura gâché tous les plaisirs de mon existence.

Chaque jour, je m’efforce de faire avancer ce récit, mais je sens que je suis gagnée par une profonde lassitude.
J’ai tout mon temps pour écrire. Je n’ai que cela, d’ailleurs, du temps! Et pourtant le découragement et l’exaspération commencent à bouillir en moi, car je voudrais faire mille autre choses plutôt qu’écrire.
Je ne parviens pas à me libérer des pensées incessantes qui me transportent autour du monde et en moi-même. Je ne parviens pas à me concentrer comme je le souhaiterai.
Je repense maintenant à cette phrase que j’ai lue, qui provient certainement d’un gourou du développement personnel, publiée sur une quelconque page des réseaux sociaux…

« Je peux me libérer à volonté, être mon propre créateur et mon propre guide. Ma croissance et mon développement dépendent de ce que j’ai choisi ou éliminé dans la vie. En moi-même sont les semences de ma future existence. »

C’est tout un programme !

lundi 8 juin 2020

Log book # 79


Credits: Colors Hunter - Getty images

" Des masques chirurgicaux jetés à même le sol alors qu'il y a quelques semaines, la France en manquait cruellement. D'où vient cette désinvolture?

par Hervé Gardette

"J'ai d'abord eu du mal à y croire. Jusqu'à ce que, samedi matin, je les vois de mes propres yeux. J'en ai dénombré trois, sur une distance de moins de 500 mètres, le premier abandonné sous un banc, les deux autres aux pieds des arbustes qui bordent cette partie de la promenade plantée à Paris. Trois masques chirurgicaux, que leurs propriétaires avaient laissés là, plutôt que de les jeter dans une poubelle.
Quand je dis que j'ai d'abord eu du mal à y croire, c'est parce que, même si plusieurs articles de presse avaient commencé à s'en faire l'écho, ce geste m'est apparu totalement incompréhensible. Que l'on jette un papier par terre, une canette, un emballage, je peux comprendre: évidemment, il ne faut pas le faire, c'est condamnable, et les sols jonchés de détritus de ces derniers jours sont affligeants, mais il n'y a pas de contradiction entre la nature de l'objet, son usage et sa transformation en déchet sauvage.
Avec le masque, c'est différent. Si vous le portez dans l'espace public, alors que ce n'est pas nécessairement obligatoire, c'est que vous avez l'intention soit de vous protéger du virus, soit d'en protéger les autres, soit les deux à la fois. Utiliser volontairement un masque en période d'épidémie, c'est une forme de civisme. S'en débarasser n'importe comment, c'est la négation de ce civisme. L'acte de le jeter à même le sol annihile entièrement le fait de l'avoir porté.
Au-delà du fait que cela met en danger les personnes chargées d'assurer l'entretien des lieux publics, il y a dans ce geste répété quelque chose d'énigmatique, car il ne s'agit pas de comportements isolés. Il suffit pour s'en convaincre d'aller faire un tour sur les sites de la presse régionale: à Toulouse, à Lille, à Marseille, à Lyon, à Valence... des masques jetés un peu partout.
Qu'est-ce qui ne connecte pas dans le cerveau de nos concitoyens pour qu'une telle dissociation s'opère entre conscience du danger qui vous incite à vous couvrir le visage et inconscience du danger qui vous fait le jeter n'importe où? La neuropsychologie aurait sans doute quelque chose à en dire.
La sociologie de la consommation aussi: nous vivons dans le monde décomplexé du jetable. De nombreux objets sont fabriqués pour être aussitôt éliminés. Leur caractère éphémère sert d'argument de vente: cela crée de mauvais réflexes.
Mais je tente cette hypothèse complémentaire: le masque comme symptôme d'une société qui oublie la valeur des choses. Souvenons-nous: c'était il y a seulement quelques semaines. On ne risquait pas de trouver des masques sur la chaussée: il n'y en avait nulle part, pas même dans les pharmacies. De nombreux soignants ont dû s'en passer, pour cause de pénurie.
C'était sans doute le bien le plus recherché pendant la période de confinement, au point que je me suis souvent demandé comment certains avaient réussi à s'en procurer malgré tout.
Les voir désormais joncher les trottoirs n'en est que plus choquant. En passant d'un régime de rareté à un régime d'abondance, les masques ont été totalement démonétisés. Comme si la vie qu'ils permettaient de préserver ne valait soudain plus rien. Et il me semble que ce genre de comportement est assez révélateur des rapports que nous pouvons entretenir avec notre environnement. Nous ne prenons pas soin de ce dont nous disposons gratuitement (ou quasi-gratuitement). Le confinement n'a-t-il eu aucun effet sur notre désinvolture?"


dimanche 7 juin 2020

Log book # 78




«  Le roman est un travail d’exploration de l’existence. »

Milan Kundera

J’aime plus que jamais me retrouver seule dans le silence, le soir, après avoir fermé les volets de la maison.
Il m’arrive encore de m’ennuyer, de ne pas vouloir être seule, de ressentir le besoin de bavarder avec quelqu’un qui s’intéresse à moi. Mais j’avoue que ce sentiment s’estompe rapidement à mesure que les jours se suivent et se ressemblent tous.
Plutôt que d’essayer de communiquer avec des gens trop occupés ou trop distraits ou trop abstraits, je préfère de loin toucher de la main les plantes de mon jardin, caresser mes chats et passer mes journées à profiter de ne rien faire et à exaspérer quelques rêveries.
Bien sûr, la solitude est parfois encore très étouffante et l’envie me prend, pour de courts instants, de m’enfuir, à tout prix, n’importe où et d’atteindre un quelconque horizon.
Quand j’étais jeune, je n’avais presque pas d’amis. Je parlais peu, je lisais trop et trop vite, tout ce qui me tombait sous la main. Je vivais cloîtrée dans ma chambre.
Dans le petit village où j’ai grandi, je cherchais souvent, en vain, un sujet digne d’intérêt ou d’attention et, n’en trouvant pas, je me disais souvent, avec une rage qui allait presque jusqu’aux larmes : « Il ne m’arrivera jamais rien… ».
Les heures de mon existence me paraissaient tellement identiques et creuses, qu’elles semblaient prêtes à éclater sous la pression du vide.
De jour d’école engourdissant en jour de vacances mélancolique, de vague espérance de miracle en désir précis, de grands projets échafaudés en angoisse et découragements incontrôlables, à force de ne plus l’espérer, le miracle vint et s’offrit à moi comme un pays inconnu. Le rêve devint réalité. La date du départ était enfin fixée.
Durant cette période, je souffrais d’une sorte de dédoublement… Il m’arrivait de faire de grands projets, menés presque jusqu’à leur aboutissement et au moment précis où le résultat allait se produire, après avoir mobilisé toutes mes forces, je ressentais une frayeur mêlée de lassitude qui me faisait faire exactement ce qu’il ne fallait pas et mon entreprise échouait sur le champ, sans que je parvienne à éprouver le plaisir que je m’étais promis.
J’ai toujours eu beaucoup de difficulté à m’exprimer parce que je sens souvent les choses d’une façon embrouillée et de deux façons à la fois, totalement contradictoires.
J’allais finalement pouvoir mettre les voiles, changer ma vie, mais au fond de moi je craignais et désirais en même temps qu’elle changeât, car ce que je voulais vraiment, sans me l’avouer véritablement, c’est que tout demeurât dans l’ordre ; en réalité, la crainte d’affronter l’inconnu, de larguer les amarres et de prendre le large me causait aussi une peur et une angoisse extrêmes.
Alors, j’en arrivais presque à préférer continuer à évoluer dans mon décor habituel que j’abhorrais tant, avec les mêmes gestes et les mêmes routines, plongée dans une torpeur volontaire, continuer à me sentir « en dehors » de tout, en regardant la vie des autres et la mienne à travers une vitre embuée, comme si je vivais dans un décor de carton-pâte avec des personnages muets et articulés.
Il m’était très difficile à cet âge-là d’éclaircir et de débrouiller mes pensées et je me perdais à l’infini dans les conjectures, les menus détails, en partie parce que je ne parlais de mes projets à personne, je n’échangeais pas de confidences avec qui ce se soit.
Plus le malaise, l’inquiétude et la peur croissaient en moi et plus je me disais qu’il me fallait vite partir sans me retourner, même si cela me donnait le tournis.
Aujourd’hui, mon angoisse actuelle me rappelle celle d’autrefois.
J’ai toujours de puérils désirs d’aventure et de vies diverses. Je fais encore des rêves étranges. Je continue à sentir de la répugnance et de la colère contre les hypocrites et les gens de mauvaise foi et comme je n’éprouve toujours aucun intérêt pour les êtres humains que j’exècre pour la plupart, je vis seule et je ne compte pas beaucoup d’amis.
Je continue à détester l’échec sachant pertinemment que je n’ai pas réussi ma vie. Mon orgueil ne se remet d’ailleurs pas de cette blessure irrémédiable. Mon ambition est irréversiblement engourdie et je vis dans une totale indifférence de plante.
Je ne suis pas toujours gaie. Je ne peux rien y faire, j’ai beaucoup de raisons pour ne pas l’être, mais je n’y attache pas une grande importance.
Je m’efforce néanmoins désormais à prendre les choses comme elles viennent, sans trop me poser de questions.
Je passe le plus clair de mon temps à vaquer à d’ennuyeuses corvées ou bien je sombre dans une torpeur telle que rien ne peut m’en faire sortir.
Je ne cherche plus à échapper à la réalité, même si parfois il m’arrive encore d’avoir des absences subites ; je m’efforce, bien au contraire, d’y plonger, à bras le corps, avec délices, afin d’échapper à la foule de pensées sombres qui me traverse et à cette vie imaginaire stérile, qui ne comporte plus vraiment d’attraits pour moi.
Dehors, il fait gris.
Je regarde par la fenêtre et je me dis que j’aurais voulu être un arbre, ou même une pierre, simplement pour jouir de façon minérale des autres arbres, des autres pierres, du ciel, des odeurs de terre et de feuilles mouillées par la pluie, de la perfection des nuages.
Tout pourrait être si simple si je me plantais tel un arbre au milieu de la Nature !


Alex Howitt